Interview with Alain Ebobisse in Forbes Afrique (French)

24 October 2017

Originally published on ForbesAfrique.com

Selon les statistiques actuelles, il manque 60 milliards de dollars pour répondre aux demandes annuelles de financement pour l’infrastructure en Afrique, dont les besoins pour rattraper son retard s’élèvent à 135 milliards de dollars par an. Quels sont les facteurs qui expliquent un tel écart ?

A.E. : Tout d’abord, il faut prendre acte que les dépenses en infrastructure en Afrique sont en augmentation constante avec plus de $75 milliards investis en 2015, donc il y a une amélioration. Cela étant, il y a en effet un écart entre les besoins et les investissements réalisés avec des différences importantes entre pays.  Plusieurs pays Africains ont investi pendant plusieurs années une faible part de leur PIB dans les infrastructures au regard de ce qui est généralement prescrit comme nécessaire pour les pays en développement. De plus il faut noter que le déficit d’investissement dans les infrastructures en Afrique touche aussi bien les investissements publics que privés. En ce qui concerne la contribution du secteur privé le déficit d’investissement s’explique largement par des raisons liées à l’écosystème des infrastructures, notamment les difficultés relatives au climat général des affaires (règlementation pas suffisamment développée, perception d’un risque politique élevé, marché des capitaux locaux et/ou régionaux embryonnaires, etc.) qui rendent difficiles le développement de projet infrastructure bancables. Mais l’on peut voir ce déficit sous un autre angle. Il s’agit d’une opportunité significative en termes de financement, d’investissement, de construction et de développement des capacités. En ce qui concerne le volet public, on constate une augmentation des budgets alloués aux projets d’infrastructure, ce qui explique l’augmentation, appréciable mais insuffisante, des investissements que nous avons évoqués plus haut. Par exemple, le Sénégal a prévu d’investir CFA 3,021 milliards dans les infrastructures sur la période 2017-2020.

Comment votre organisation contribue-t-elle à remédier à ce problème ?

A.E. : Notre mission principale est de mobiliser le secteur privé pour le développement et le financement des infrastructures en Afrique.  Africa50 a été créé par les Etats africains, à l’initiative de la Banque africaine de développement, pour contribuer à combler le déficit d’infrastructures en Afrique. Nous nous sommes positionnés sur l’ensemble du cycle de vie des projets à travers nos deux leviers d’action que sont le développement de projets et le financement de projets. Le mandat de notre activité Développement de Projets est d’augmenter le pipeline de projets viables économiquement, en travaillant avec les gouvernements et les partenaires privés pour accélérer la phase initiale de préparation des projets. Pour cela nous agissons au niveau du choix des projets, par une sélection au travers de notre réseau de relations commerciales et avec le support de nos Etats actionnaires et des institutions partenaires comme la Banque africaine de développement. Par un dialogue avec les parties prenantes, nous contribuons à structurer les projets en veillant à lever les obstacles qui sont toujours nombreux. L’ensemble des actions vise à développer des projets qui sont attractifs pour obtenir le financement du secteur privé. Notre autre activité, Project Finance, a pour but de soutenir des projets qui sont plus avancés dans leur cycle de vie, c’est à dire proche du closing financier, en construction ou déjà opérationnels. Pour ce type de projets nous participons à la recherche de financements en dette au meilleur cout et cherchons à limiter les risques pendant la construction et l’exploitation dans les marchés perçus comme relativement plus difficiles par les investisseurs. Dans tous les cas, nous investissons en fonds propres ou quasi-fonds propres dans ces projets, comme partenaire minoritaire actif à côté de partenaires industriels et financiers solides.

Bien qu’Africa 50 vise à développer des projets dans divers secteurs liés à l’infrastructure, il semble qu’elle donne la priorité aux domaines de l’énergie et du transport. Pourquoi votre institution privilégie-t-elle ces secteurs plus tôt que d’autres ?

A.E. : Notre mandat est de contribuer à la réduction de la pauvreté et à la croissance économique de l’Afrique au travers du développement de l’infrastructure. Pour cela, l’accès à une électricité fiable et bon marché est indispensable. Sans cela, l’industrie et les services ne peuvent guère se développer et les opportunités économiques resteront limitées. De même, l’accès aux moyens de transport modernes et efficaces--qu’il s’agisse de routes, chemins de fer, aéroports ou ports--a un impact très important pour l’économie et la qualité de vie des individus, que ce soit pour connecter les centres de production aux marchés locaux, établir des liens avec l’économie mondiale ou tout simplement permettre à nos populations de se déplacer pour tirer parti des opportunités économiques.

Ces deux domaines sont-ils considérés par votre organisation comme les deux plus grands vecteurs de croissance au niveau des projets infrastructurels ?

A.E. : Aujourd’hui, le secteur de l’énergie, et plus particulièrement la production d’électricité, est le mieux développé et le plus actif pour les partenariats publics privés (PPP). Au cours de la dernière décennie, de nombreux pays ont mis en place des régulateurs indépendants pour superviser le secteur et ont réalisé des projets de production indépendante d’électricité (IPP) performants. Il y a donc un retour d’expérience important en Afrique. C’est la raison pour laquelle c’est le secteur qui attire le plus grand nombre de développeurs et de financiers, dont beaucoup ont déjà eu du succès en Afrique ou ailleurs. Certains projets de transport attirent également l’intérêt des investisseurs, particulièrement ceux qui génèrent des recettes fiables comme les ports et les aéroports. Le modèle des concessions est bien adapté pour ces projets, car il permet de construire des infrastructures très couteuses qui sont néanmoins viables sans (ou avec peu) de subventions. Le cas des routes est plus complexe pour la mise en œuvre de PPP, mais les projets restent possibles dès lors qu’ils se situent sur des axes à fort traffic et qu’ils bénéficient du soutien financier ou de garanties partielles de la puissance publique. L’autoroute à péage Dakar-Diamniadio en est un bel exemple. Enfin il est estimé que les secteurs de l’électricité et du transport représenteront environ 68% du besoin d’investissement en infrastructure en Afrique à l’horizon 2025. C’est pour cela que nous avons estimé de nous concentrer sur les domaines que vous mentionner.  Toutefois, cela ne veut pas dire que d’autres types d’infrastructures ne sont pas importants : les télécommunications, la distribution, le transport de gaz naturel, l’eau et l’assainissement sont tout aussi nécessaires. Nous nous attendons à les financer également. Toutefois, elles auront une pondération un peu moindre dans notre portefeuille.

Le Nigéria, le plus grand producteur de pétrole sur le continent importe une grande quantité d’or noir pour répondre aux demandes de son marché, ce qui pèse sur les dépenses publiques. Votre organisation a-t-elle un projet pour faire face à ce défi nigérian ?  

A.E. : Aider les pays africains à satisfaire leurs besoins énergétiques est l’une de nos priorités, et le Nigéria ne fait pas exception. Nous y contribuons en soutenant des projets de production d’électricité pouvant permettre de réduire la dépendance aux ressources fossiles (l’investissement dans la production d’hydrocarbures n’est pas une priorité de notre organisation). De fait, notre premier projet, approuvé en décembre dernier, est un accord de développement, conjoint avec Scatec Solar et Norfund, pour le développement d’une centrale solaire de 100 MW dans l’Etat de Jigawa au nord du Nigeria. Le coût total du projet sera d’environ $ 150 millions, et le closing financier est prévu en 2018. C’est un bon exemple du fonctionnement d’Africa50. Avec une participation de 24.5 %, nous sommes un partenaire à long terme à même de faciliter les interactions avec les entités gouvernementales et les prêteurs (la BAD, OPIC, et la Banque islamique de développement). La centrale produira environ 200 GWh d’électricité par an, ce qui constitue une contribution importante au plan de développement de l’état de Jigawa et permettra au pays d’éviter environ 120 000 tonnes d’émissions de CO2 par an.

Un nombre croissant de chefs de projets avancent leurs inquiétudes sur l’accroissement des actes de vandalisme des biens publics dans l’infrastructure liée au transport en Afrique, ce qui pose une menace sur le fonctionnement des infrastructures lors de leur mise en service. Est-ce que votre organisation ou vos partenaires prennent en compte ces craintes ?

A.E. : Nous faisons une cartographie minutieuse des risques avant de prendre des décisions d’investissement, et prenons les dispositions nécessaires pour les atténuer, en travaillant avec les gouvernements, les institutions financières internationales et plusieurs autres acteurs. L’une des clés de la réussite des partenariats est l’allocation des risques à ceux qui sont les plus aptes à les gérer et de les rémunérer en conséquence pour les risques encourus. En règle générale, le secteur privé est le mieux placé pour gérer les risques techniques, financiers, et opérationnels, tandis que les gouvernements sont mieux placés pour prendre en charge les risques macro-économiques, politiques et de force majeure. Le risque de vandalisme est un risque hybride en ce que chaque opérateur doit assurer la sécurité de ses activités mais seul un Etat peut assurer un niveau de sécurité minimal en deçà duquel tout activité est impossible.

Dans une note qu’il a récemment écrit, Philippe de Moerloose, un grand industriel spécialisé dans la vente de véhicule et de machine en Afrique, mentionne « que le manque de compétences et d’expertise techniques, notamment à cause d’un manque de formation chez les jeunes, conduits de nombreux États du continent à avoir recours à des prestataires et entreprises venus de l'étranger.» Est-ce que votre organisation ou vos partenaires incluez la question de l’emploi des jeunes lors du développement d’un projet infrastructurel ?

A.E. : Il est vrai que l’amélioration des compétences est une priorité pour l’Afrique. Celles-ci devraient être orientées vers les secteurs économiques qui souffrent d’un déficit tels que les domaines techniques qui sont si importants pour le développement économique. L’une des influences qu’Africa50 entend avoir dans ses activités d’investissement, est de favoriser l’implication des investisseurs locaux dans les projets. Celle-ci permet de les former à des situations nouvelles qui requièrent un apprentissage réplicable pour les projets futurs. De plus, la question de l’emploi fait partie de indicateurs ESG (environnement, social et gouvernance) qui est un facteur extrêmement important dans nos décisions d’investissement, compte tenu de notre mission de promotion du développement économique durable de l’Afrique. Dans le cadre de nos investissements, nous nous assurons que nos projets ont recours autant que possible à la main d’œuvre locale, en particulier les jeunes et les femmes. Il reste que si une partie de la formation peut être prise en charge par l’employeur, la politique en matière d’éducation reste une prérogative des gouvernements. Enfin, nous pourrons également envisager des investissements dans les infrastructures sociales, universités ou écoles spécialisées pour contribuer à l’effort de formation de talents africains dont le développement de notre continent a tant besoin.

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